
VICTOR SEGESVARY : LE RÉALISME KHROUCHTCHÉVIEN — Première partie. La nouvelle approche politique -
- Chapitre III. Soutien inconditionnel et ouvert au nationalisme arabe-
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L'action diplomatique parallèle de l'URSS
Parallèlement au développement des délibérations aux Nations Unies, la diplomatie soviétique a tout mis
en œuvre pour obtenir un cessez-le-feu sans condition des trois « agresseurs » de l'Egypte.
La première action entreprise visait la mobilisation des puissances de Bandoeng. Le 1
er
novembre,
Boulganine, président du Conseil de l'URSS, s'est adressé à l'initiateur de la politique du neutralisme, le
Premier indien, Nehru, en lui proposant la convocation d'une nouvelle Conférence de Bandoeng pour régler
l'affaire de Suez. Simultanément, le président de l'Etat soviétique, le maréchal Vorochilov, a adressé une
missive semblable au président de l'Indonésie Soekarno
102
. Ces deux pays ont rejeté ces propositions.
Dans sa réponse, Nehru a insisté auprès de Boulganine pour que l'URSS évite « toute démarche qui
pourrait amener à une conflagration mondiale
103
».
En rétrospective, on a le droit de s'étonner de ces initiatives qui ne devaient pas apparaître comme
réalistes même à l'époque, vu que la lutte armée avait déjà été engagée. Elles indiquent que la diplomatie
soviétique « à la Chepilov » n'était pas du tout préparée à une telle tournure des événements et qu'elle s'est
trouvée désemparée.
Le 5 novembre, le Premier Boulganine envoya des lettres analogues aux présidents du Conseil des
puissances belligérantes — MM. Eden, Mollet et Ben Gourion — et au président des Etats-Unis,
M. Eisenhower
104
. Ces messages n'apportent guère d'éléments nouveaux par rapport aux argumentations
soviétiques précédentes. L'URSS n'accepte pas comme motif valable de l'intervention française et
britannique, la sauvegarde des intérêts des Etats utilisant le canal de Suez et, surtout, ne reconnaît pas les
intérêts particuliers de ces puissances dans cette région. Elle a accusé les deux puissances d'Europe
Occidentale de la transformer en un théâtre de guerre, et de mettre elles-mêmes en danger, par leurs actes
agressifs, la libre navigation sur le canal, ce que l'Egypte a toujours garanti. Boulganine exprime la
conviction que l'attaque tripartite n'a eu aucun autre but que « le désir des colonisateurs de réduire à
nouveau à l'esclavage colonial les peuples de l'Orient arabe luttant pour leur indépendance nationale et leur
liberté ». La différence dans la teneur des lettres adressées aux différents chefs de gouvernement consiste
surtout dans les formules de menaces proférées à leur endroit.
Boulganine pose à Eden la question suivante : « Quelle serait la situation de la Grande-Bretagne si elle
était attaquée par d'autres Etats plus puissants, possédant toutes sortes d'armements destructifs et
modernes ? Il y a aujourd'hui des pays qui n'ont pas besoin d'envoyer leur flotte ou leur armée de l'air sur les
côtes de la Grande-Bretagne, mais pourraient employer d'autres moyens comme par exemple la technique
des fusées ... ». Dans la lettre à l'adresse de Guy Mollet, l'allusion aux fusées manque ; il y est toutefois
souligné que « d'autres Etats plus puissants que la France pourraient engager des représailles ».
Le gouvernement d'Israël est traité tout simplement comme un instrument des puissances impérialistes
étrangères. Il détruit l'avenir de son pays par cette aventure insensée perpétrée d'une manière criminelle et
irresponsable. A l'intention de Ben Gourion, le Premier Boulganine n'a pas estimé nécessaire de proférer
une menace particulière ; il constate seulement qu'« étant intéressé d'une façon vitale dans la préservation
de la paix et la sauvegarde de la tranquillité au Proche- et au Moyen-Orient, le gouvernement soviétique
prend actuellement des mesures en vue d'arrêter la guerre et de retenir les agresseurs ». Il en appelle donc
au gouvernement israélien de « retrouver le bon sens » avant qu'il ne soit trop tard et d'arrêter les opérations
militaires contre l'Egypte. Il ressort clairement de tout ceci que l'URSS a prétendu être « entièrement résolue
à écraser les agresseurs et restaurer la paix en Orient par l'emploi de la force ».
La note de Boulganine au président Eisenhower contient une nouvelle initiative de Moscou, proposant
aux Etats-Unis une action commune
105
. Au refus américain qui insiste sur le fait que les Etats-Unis agiront
seulement par l'intermédiaire des Nations Unies et ne sont pas disposés à des actions unilatérales
106
,
102
DALLIN, op. cit., p. 416.
103
The New York Times, 2 et 3 novembre 1956.
104
Pravda, 6 novembre 1956.
105
The NewYork Times, 7 et 8 novembre 1956.
106
DSB, 19 novembre 1956, pp. 795-796.
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