
VICTOR SEGESVARY : LE RÉALISME KHROUCHTCHÉVIEN — Deuxième partie. La nouvelle approche économique -
- Chapitre IV. Le contexte général : les Soviétiques et les pays nouvellement indépendants -
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La politique économique post-stalinienne a, en premier lieu, contribué à l'action menée contre la formation
des alliances militaires et politiques pro-occidentales. Dans les pays faisant partie de ces organisations
existent des groupes d'opposition puissants, à tendance neutraliste ou même pro-soviétique, mais qui sont
gênés, dans leur lutte pour le pouvoir, par la crainte de perdre l'assistance économique occidentale, et plus
particulièrement américaine. Cette perte peut avoir des effets désastreux pour leurs pays respectifs ; l'offre
d'aide soviétique les a délivrés de cette hypothèque, et l'avenir semble ainsi assuré, même en cas d'une
rupture avec l'Ouest.
En second lieu, les dirigeants de l'URSS peuvent espérer que l'action économique leur offrira de
nouvelles possibilités d'exercer une pression indirecte sur les pays et leurs gouvernements qui, membres ou
non des systèmes d'alliances d'inspiration occidentale, accepteront l'assistance russe.
De plus, le programme d'aide de l'URSS doit sans doute rendre plus attrayante, surtout par un éventuel
détachement économique de l'Occident, une politique de non-alignement aux pays devenus récemment
indépendants. Leurs possibilités de négociation étant accrues, ils se sentiront plus libres dans le choix du
meilleur partenaire possible.
Finalement, la nouvelle politique économique soviétique ouvre un champ d'action tout à fait nouveau et
très prometteur dans la lutte contre l'influence des puissances occidentales dans les régions en voie de
développement. Les meilleures conditions offertes par les Soviétiques, leur empressement à accepter
n'importe quel projet ou proposition, même s'ils ne sont pas économiquement justifiés, et l'insistance sur leur
désintéressement politique sont et seront réellement payants.
La nouvelle politique économique russe, sortant de l'isolement d'antan, a donc contribué à la destruction
de l'image de l'URSS que l'on conservait souvent de l'époque stalinienne ; on la présente maintenant comme
une puissance dynamique, bénévole, comprenant et appuyant les aspirations des pays en voie de
développement.
Pour les Soviétiques l'objectif a été de gagner « le maximum d'avantages politiques possibles avec le
minimum d'investissements économiques
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». Naturellement, l'URSS a employé des techniques différentes
dans les divers pays, son rôle a été conditionné par la grandeur du pays, par les circonstances locales et par
la place qu'il occupe sur la scène internationale. Ainsi, dans le cas de la Syrie (ou de l'Afghanistan), une aide
importante par rapport à l'économie nationale peut-elle assurer à l'URSS une influence politique
considérable. Acquérir une telle position dans des pays immenses comme l'Inde ou l'Indonésie, serait non
seulement extrêmement coûteux, mais aussi impensable.
La question se pose donc ainsi : quels sont les avantages politiques que la diplomatie russe peut tirer
d'une aide ou d'une assistance limitées ? C'est en effet en fonction de ce bénéfice politique que les
dirigeants soviétiques semblent décider si un investissement économique vaut la peine ou non. En termes
absolus, les crédits accordés à l'Inde sont beaucoup plus importants que ceux mis à la disposition de la
Syrie ou de l'Afghanistan. Si Moscou ne tient compte que de la position proportionnelle que son aide lui
assure dans l'économie d'un pays, elle doit automatiquement retirer son assistance à l'Inde ou à l'Indonésie
et concentrer ses disponibilités sur des Etats moins grands. Toutefois, la position économique
proportionnelle, qui signifie aussi une prédominance politique, ne peut être le seul élément de décision pour
les Soviétiques. Tout un éventail d'autres facteurs géographiques, psychologiques, publicitaires, etc. entrent
en ligne de compte au moment de la décision. Néanmoins, si par exemple l'influence psychologique de l'aide
accordée à un pays est renforcée par une prépondérance relative dans l'économie nationale de celui-ci, les
effets combinés assureront un avantage plus marqué, calculé ou non, à la politique soviétique.
Il est aussi extrêmement difficile de déterminer à quel point l'augmentation des échanges commerciaux
d'un pays donné avec l'URSS assurerait à celle-ci une prédominance équivalente à une dépendance
politique de ce pays à son égard. Moins encore, un pourcentage représentant la position qu'occupe la
Russie dans les exportations ou les importations de ce pays, ne peut être le signe d'une telle dépendance.
Certains auteurs admettent que si 10 % du total des échanges d'un pays se fait avec un autre, ou avec un
groupement considéré comme une entité (par exemple le bloc socialiste), il n'y a pas lieu de parler de
dépendance politique. Si toutefois cette proportion dépasse 20 %, on considère que le pays assisté est
exposé aux pressions politiques de celui avec lequel il entretient un tel volume d'échanges, en supposant
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LAQUEUR, W. Z. dans World Today, N° 12, 1955, p. 524.
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